Une fois n’est pas coutume, ce mois-ci nous voulions vous parler théâtre en vous présentant la comédienne et chanteuse Sophie Accaoui et son spectacle “Dieu, Darwin, Marcel et moi”.

Librement inspirée du livre du professeur Marcel Bouché “Des vers de terre et des hommes”, cette pièce conférence, musicale et dansée nous plonge sans sourciller dans les méandres incroyables du cycle de la vie des sols et de nos ptis amis! Sophie Accaoui nous parle de géodrilologie! De quoi ? De la science des vers pardi!

Nous espérons que cet article vous donnera l’envie de découvrir le travail fabuleux des vers autrement que dans votre City worms! Actuellement en tournée à Paris à la Comédie Nation jusqu’au 14 décembre, vous pourrez certainement aller voir la pièce de Sophie Accaoui près de chez vous en 2019!

Vous êtes prêts, c’est parti!

 

Bonjour Sophie, et merci beaucoup de répondre à nos questions !

Pourquoi avez-vous écrit une pièce de théâtre sur le thème des vers de terre ?

C’est à cause de mon lombricomposteur! (Rires) Un worms café offert par des amis, acheté chez Vers La Terre. Ce cadeau m’a comblé. Je suis membre d’une AMAP et forcément je cuisine beaucoup de légumes. Mais jeter mes épluchures à la poubelle me contrariait.

Le lombricomposteur est donc devenu incontournable. Il réduit ma poubelle et nourrit les plantes de mon balcon grâce à l’engrais qu’il réalise. Tout ça grâce au travail des vers. C’est simple, gratifiant et utile. C’est éco-logique!

En observant mes vers de terre, j’ai réalisé que leur caca c’était de l’humus! En vivant en ville, je n’avais pas compris grand chose au cycle de la vie des sols et je ne soupçonnais pas le travail invisible que les vers font sous nos pieds. Ma rencontre avec eux a totalement changé ma vision du monde. Ce fut un grand bouleversement. La vie des sols partait donc de la crotte des vers?!

À cette époque, je cherchais un sujet pour un nouveau spectacle. J’ai trouvé là une matière inépuisable à explorer!

Parlez-moi de votre rencontre avec Marcel Bouché et de son livre “Des Vers de terre et des Hommes”

Plus qu’une rencontre, ce fut un coup de foudre!

C’était le moment où je me documentais tous azimuts sur les vers de terre pour mon spectacle. Et voilà qu’un matin, à la radio j’entends l’agronome Marcel Bouché parler de son livre “Des Vers et des Hommes”.

Enthousiaste, je cours l’acheter chez ma libraire. Vous allez rire, mais sans même que je le lui demande, elle m’en avait commandé un exemplaire! À peine reçu, je l’ai dévoré. Nous sommes en 2014 et c’est le début d’une grande aventure!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’essentiel de votre pièce “Dieu, Darwin, Marcel et moi” est basé sur cet ouvrage. Diriez-vous que c’est une adaptation ? Qu’est-ce qui, dans ce livre, a le plus contribué à votre travail ?

La pièce est nourrie du livre de Marcel Bouché et de son auteur!

Des Vers de terre et des Hommes est un ouvrage scientifique impossible à transposer au théâtre. Il fallait donc trouver une façon d’en parler, mais autrement qu’avec un discours théorique.

Ce livre m’a accompagné plusieurs semaines. Je l’ai annoté pour essayer d’en retenir l’essentiel et c’est à peine 3 mois après l’avoir lu que j’ai rencontré Marcel.

En plus de ses travaux scientifiques, ce sont ses anecdotes et sa personnalité qui m’ont le plus inspirée. Marcel est un vieux monsieur attachant, sorte de professeur Tournesol, c’est lui le vrai héros de la pièce.

Il faut se souvenir de la mission absurde que lui a confiée l’INRA en 1962 : compter les vers de terre dans le sol! Pendant 40 ans, il a fait des trous partout en France. Il y a recensé 70 espèces. Il a fondé la géodrilologie: l’étude des vers de terre dans le sol.

Il a établit 3 catégories de lombriciens : les épigés qui sont les petits vers de surface, ceux de nos lombricomposteurs; les endogés très mystérieux qui restent cachés dans le sol. Et enfin, les anéciques qui représentent 80% des vers de terre, dont le lombric fait partie. Ce sont eux qui montent et descendent dans le sol. Ils participent à l’irrigation et l’aération du sol. Ils le consolident et mieux : en mélangeant l’humus de surface aux poussières minérales du sous-sol, ils font le complexe argilo-humique, la terre où tout pousse.

 

On imagine que Marcel Bouché est venu voir la pièce !

Oui bien-sûr, plusieurs fois! Et à chaque fois, il me raconte une nouvelle histoire que j’intègre au spectacle. La dernière remonte à cet été. Des chercheurs russes ont baptisé un vers de son nom: le Lombricus Bouchei.

Grâce à Marcel et à son travail de recherche, le ver est enfin vu comme l’indispensable maillon du cycle de la vie. D’une certaine façon, ma pièce lui rend hommage.

 

Et Charles Darwin dans tout ça ?

Je ne savais rien de la passion de Darwin pour les vers de terre. C’est une amie philosophe qui m’a parlé de son livre “On the Formation of Vegetable mould through the action of Worms”.

On le trouve en version française sur le site de la Bibliothèque Nationale de Paris. Ce bouquin est un des tous premiers ouvrages sérieux sur le ver de terre.

Darwin a fait des expériences sur eux. D’abord dans les pots de fleurs posés sur son bureau: les vers sortaient leur petite tête le soir à la bougie. Pendant 30 ans il a observé les vers dans un pré, toujours le même. Il a décrit minutieusement leur anatomie et a calculé qu’il faut 30 ans de turricules (les crottes de surface) pour créer 15 cm de sol neuf.

Célèbre pour à sa théorie de l’évolution, Darwin a contesté scientifiquement la place du Dieu créateur. À l’époque ça lui a valu beaucoup d’ennuis…

 

Aujourd’hui je trouve qu’il y a un certain retour à l’obscurantisme et ça me fait peur. J’ai intégré Darwin jusque dans le titre du spectacle car ses travaux s’inscrivent dans l’histoire de la connaissance. Pour moi il est incontournable!

 

Comment appelleriez-vous votre spectacle : un cours, une conférence, une pièce, une conférence gesticulée ?

Bonne question! Et bien ça dépend à qui j’en parle. Aux scientifiques, je dis que c’est “une fantaisie lombricienne”, aux enseignants, “une vulgarisation scientifique” et aux amis qui n’y connaissent rien, “un spectacle complètement zinzin avec chant, batterie, poésie et humour”. Parfois je rajoute sur “le caca fondamental”.

 

Comment avez-vous travaillé ?

Il y a eu plusieurs étapes. Celle de l’écriture, assez longue et avec un texte sans cesse épuré. Puis j’ai proposé une performance solo a capella. C’était trash, mais avec trop d’infos pour les non-initiés.

Ensuite, j’ai souhaité intégrer la musique au spectacle. J’ai sollicité Augustin Mantelet, batteur de jazz. On a créé une version 100% musicale en duo. Il a campé un décor sonore, tellurique, fantastique et inquiétant. C’était super, mais décidément, mon texte restait peu accessible.

Pour faire un spectacle grand-public, il fallait que je sorte du discours scientifique.

J’ai donc fait appel à Laurent Lévy, metteur en scène et dramaturge. Grâce à son regard subtil et son humour, Il a tout repris et m’a proposé d’improviser une galerie de personnages: une conférencière un peu bourgeoise qui mène le débat, Marcel Bouché, l’invité spécialiste qui raconte ses découvertes géniales, un danseur qui interprète le corps du ver de terre, une chanteuse pop qui rythme le propos et Francis, le stagiaire, qui s’ennuie… parfois ça dérape et des surprises surgissent.

Vous avez joué devant des professionnels du compostage et du lombricompostage, des maîtres composteurs. Comment ont-ils reçu votre spectacle ?

Ça les amuse beaucoup car n’étant pas scientifique mon approche est à la fois candide et sensorielle.

Le théâtre, grâce aux jeux de lumière, permet de montrer la matière vivante comme le sol ou le déchet organique. Je suis sûre que les maîtres composteur ont toujours eu ce rêve de savoir ce qui se passait sous leurs pieds!

Le ton du spectacle est joyeux. Son objectif est d’émerveiller pour transmettre aux gens des informations et les aider à adopter une attitude plus citoyenne face aux déchets, comme le lombricompostage.

Cette année, nous avons joué pour le service espaces verts de la ville de Bagnolet ainsi que pour les 10 ans de l’association Au ras du sol des frères Martin, qui fait un gros boulot d’éducation au compostage en Dordogne. Nous avons aussi joué au festival d’agroforesterie de Marciac, dans une fac qui enseigne l’écologie à Montbéliard et bientôt j’espère pour un lycée horticole à Paris… à quand une chambre d’agriculture ?

 

Vous avez créé votre pièce à Paris, ville où plus de 2 000 lombricomposteurs city worms ont été distribués en moins d’un an. Comment votre spectacle entre en résonance avec cette action ?

Nous luttons tous, citoyens et élus, contre le problème des ordures ménagères brûlées dans des incinérateurs qui polluent  l’atmosphère.

Le lombricompostage est ludique et efficace et s’inscrit dans le grand cycle de la vie. Mon spectacle essaie de sensibiliser le grand public au respect de ce cycle. Mon travail est complémentaire de celui initié par les maîtres composteurs.

J’ai assisté à une séance de Thierry Sin, ce type est génial, pédagogue et drôle, chapeau! Bien sûr l’heure est grave, mais je préfère l’enthousiasme communicatif à la terreur paralysante.

 

Votre travail artistique est-il animé d’un engagement citoyen ? Votre pièce en est-elle le reflet ?

Oui, pour moi, c’est essentiel. Si mon intérêt pour le rôle des vers dans le sol est contagieux, j’en suis heureuse! C’est en étant informés, qu’ensemble nous avancerons plus vite. C’est aussi avec ce désir de transmission que j’ai demandé à mon fils de m’accompagner à la batterie, et son personnage s’appelle… Francis, comme le fils de Darwin !

Une petite anecdote drôle ou atypique, autour de votre spectacle à nous raconter ici, spécialement pour nos lecteurs ?

Là, comme ça… ah si! Ce qui me touche le plus, c’est de voir l’attention qu’ont mes amis pour les vers de terre après avoir vu mon spectacle! Il y a une vraie prise de conscience sur le rôle incroyable de ces petits bêtes. Ouf!

Allez, je vous confie un secret: je rêve d’utiliser les toilettes d’une maison à Montreuil qui fonctionne avec des vers de terre! Cela m’intrigue car ce ne seraient pas des toilettes sèches… une nouvelle expérience en perspective!

 

Merci à Sophie Accaoui pour ses réponses, sa bonne humeur et sa passion lombricienne communicative ! 

 

Découvrir les prochaines dates de Dieu, Darwin, Marcel et moi ici.

Le site du spectacle et son dossier artistique

 

 

 

Share This